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0 mail, 0% ?

publié le — Dossier

thierry breton 259 260x300 0 mail, 0% ? articles C’est l’objectif sur trois ans annoncé par Thierry Breton, PDG d’Atos : supprimer les mails, afin d’optimiser le temps de travail de ses employés. Annonce étonnante, saluée par une majorité de commentateurs, Personnalité analyse quelques enjeux d’une telle décision.

Dans une interview donnée à BFM Business, Thierry Breton propose de supprimer le mail au sein d’Atos, et ce en l’espace de trois ans. Motif ? les employés :

- passent énormément de temps à traiter les mails pour n’en retenir au final qu’une poignée (10 % en moyenne)
- n’utilisent plus, une fois rentrés chez eux, le mail, mais plutôt les réseaux sociaux et les services de messagerie instantanée.

Le constat de l’infobésité ?

Ce projet, ambitieux, repose donc sur un double constat : nous n’avons plus le temps de traiter toute l’information qui nous est transmise ; le mail n’est plus efficace comme outil de gestion de l’information. Mais ce projet n’est rendu possible que par l’existence d’outils à même de suppléer et remplacer le mail : Réseaux Sociaux d’Entreprise (RSE), messagerie instantanée…
Arrêtons-nous un instant sur ce constat de l’ « infobésité », soit l’incapacité actuelle à pouvoir sélectionner, organiser et analyser la somme des informations délivrées. Ce questionnement n’est pas réellement « nouveau », il est en fait constitutif de tout média d’information. Qu’on prenne par exemple cette une de l’Aurore du 17 novembre 1897 (source : gallica.fr) : comment nous, lecteur du début du XXIème siècle, pouvons nous assimiler tout ce texte compressé dans des cadres étroits, avec très peu de titraille qui viendrait hiérarchiser les articles ? Si l’on prend cette une du Figaro 40 ans plus tard, on voit se standardiser une organisation de la page qui vise à traduire la multiplicité des informations du jour. La lecture est plus facile, car notre regard, au fil du temps, s’est habitué à lire sous cette forme.

La question décisive n’est donc pas tant celle de l’augmentation de la masse d’informations, mais celle des nouvelles formes médiatiques de traitement et de consommation de l’information. Ces formes médiatiques reposent sur trois éléments principaux permis par les technologies numériques : la radicalisation de l’éclatement des informations (avec une multiplicité de cadres sur l’écran) ; le télescopage de nombreux discours différents ; la miniaturisation des informations visibles à l’écran (un lien hypertexte permettant de renvoyer à un article pleine page). Le mail, ou plutôt un logiciel de messagerie, est une certaine façon de trier l’information, un RSE en est une autre.

Le mail, une « technologie intellectuelle »

Pourquoi le passage de l’un à l’autre est problématique ? Parce que tous deux sont ce que l’anthropologue Jack Goody a appelé des « technologies intellectuelles », soit ces outils qui permettent d’organiser et de comprendre le monde qui nous entoure. Pour bien analyser les enjeux de ce concept, il faut revenir à a sa genèse. En 1939 Jack Goody, alors étudiant à Cambridge, s’engage dans la RAF. Il est fait prisonnier en Afrique du Nord, puis est transféré dans un camp de prisonnier en Italie d’où il parvient à s’échapper. Il trouve alors refuge dans une société qui n’utilise pas l’écriture. Jack Goody, fils d’une civilisation de l’écrit, se rend compte de l’importance de cette technique, qui n’est pas qu’une simple transmission de l’oral, mais qui organise des rapports sociaux, économiques, symboliques entre les hommes et le monde, bref : une culture.
L’intérêt d’une telle approche est de comprendre que la modification d’une certaine forme d’écriture, comme le mail, ne se réduit pas à l’optimisation du traitement de l’information, mais engage une certaine culture de l’écrit qui s’inscrit dans le temps long (le mail est héritier du courrier, quand les messageries instantanées sont peut-être plus dans la simulation de l’oralité), une forme de mémoire (le mail se conserve, s’archive, quid des échanges par messagerie instantanée ?), des acteurs économiques différents, une organisation temporelle et logistique différente, des manières différentes de penser la communication, bref, tout un ensemble complexe qu’il faut savoir prendre en compte.

0 mail, 0% ?

Bien sûr, ces réflexions s’installent sur un temps long, anthropologique, qui n’est pas le temps évoqué par Thierry Breton. Comment mieux comprendre alors cette décision au regard du concept de « technologie intellectuelle » ? Est-il illusoire de prétendre à un « zéro mail » en trois ans ?

Le « ceci tuera cela » est pour commencer une vieille lune des discours autour des médias, et la mort annoncée du mail par rapport aux réseaux sociaux n’est pas complètement vraie. Si l’ « objet » mail est de moins en moins utilisé (à travers un logiciel de messagerie par exemple), la fonction symbolique, elle, reste : les « messages » sur Facebook ou Twitter reprennent le modèle du mail, soit une communication privée, visible aux seuls destinataires et nominative. Il est peut-être plus prudent de parler d’une reconfiguration du mail : le volume de mails échangés à travers des logiciels dédiés va certainement baisser, mais la pratique va se retrouver transposée sur les RSE selon des modalités différentes.

Cette approche permet surtout de penser les enjeux d’une telle décision. Il est clair que « supprimer » le mail ne va pas juste diminuer le temps passé à organiser l’information. Cet argument est le fruit d’une vision techniciste de l’information, où la suppression d’un canal de diffusion entraînerait automatiquement une optimisation du temps de traitement de l’information. Au contraire, on peut légitimement penser qu’une telle décision va changer la manière de communiquer, les modes d’accord, les documents de référence (voir cet article du Nouvel Economiste sur la « dématérialisation »). Des études sont à réaliser, mais il y a fort à parier que les réunions vont évoluer, les documents officiels également, les hiérarchies mêmes : qui aura accès, par exemple, à une idée innovante consultable sur le « mur » d’un RSE ? Tous ? Seulement quelques uns, ceux qui sont traditionnellement chargés de l’innovation ? Qui pourra proposer des idées novatrices et auprès de qui ?

C’est pourquoi on ne peut pas seulement dire que le « zéro mail » va réduire le temps passé à consulter des mails. C’est sûrement vrai sur le court terme (les premiers résultats le prouvent, comme le montre cet article). Sur le long terme, c’est toute la culture de l’entreprise qui risque d’être bouleversée.