Intéressante confession de Danah Boyd, analyste des réseaux sociaux chez Microsoft et au Berkman Center de Harvard, il y a deux semaines, juste après la grande conférence Web2.0 Expo. Au coeur de son « mea culpa »,  portée à notre connaissance par Francis Pisani, dans son excellent blog de veille, TransNets, les obstacles auxquels peuvent se heurter un orateur confronté à un public qui « tweet » à tour de bras pendant un « talk ». Danah Boyd pratique l’autopsie de son intervention calamiteuse à la Web 2.0 Expo. Voici ce qui ressort de son papier que l’on peut lire intégralement, en anglais, sur son blog, Zephoria.

Une semaine avant la conférence, les organisateurs informent Danah Boyd qu’ils décident de bannir les notebooks du pupitre des orateurs, et ce, afin d’éviter la lecture des speechs qui produisent, à coup sûr, un effet soporifique. Les speakers devront s’exprimer devant un podium où les notes seront posées à plat, donc presque inutilisables. Seulement voilà : Danah Boyd, issu du monde académique, a plus l’habitude de s’exprimer avec des notes. Performance qu’elle pratique à la perfection, ayant l’entraînement nécessaire pour moduler sa voix et sa gestuelle qui rendent impossible à l’assistance de voir qu’elle est en train de lire. Cette fois, l’exercice s’annonce périlleux pour elle. Autre pression sur l’orateur : la conférence serait tweetée, en direct. Autrement dit, le public distant pourra réagir en direct à cette conférence retransmise en live.

Lorsqu’elle pénètre sur scène, Danah Boyd a en outre la mauvaise surprise de constater que les projecteurs braqués sur elle sont surpuissants, et l’aveugle quasiment. Le cauchemar commence : alors qu’elle met habituellement deux minutes à incarner son discours, cette fois, le démarrage de son speech peine à se transformer en propos inspirés. Aveuglée, perdant contact avec l’assistance, Danah ne parvient pas à capter l’attention de l’audience. Elle se sent isolée sur scène. Soudain un brouhaha de réactions commence à envahir le public. Persuadée qu’il s’agissait d’une réaction d’ennui,  Danah accélère son débit de parole, incapable de sonder sur cette scène inondée de lumière, la véritable nature de la réaction du public. Elle perd alors totalement pied. Incapable de lui donner l’impulsion en termes de phrasé, de scansion ou d’intonation, l’oratrice se réfugie derrière le mur de ses notes dont elle se rapproche de plus en plus et finit son discours par une lecture mot à mot, rapide, collant à un texte désormais sans âme. « Je n’étais même plus intéressée par mes propres propos », avoue la conférencière, totalement lessivée par un exercice pratiqué dans des conditions inhabituelles.

Que s’était-il passé ?

Le flux des Tweet, qui était projeté sur écran géant, en réaction immédiate à ses propos, avait été la cause du brouhaha général. Les premières réactions de twitter concernait la forme du speech. On demandait à Danah de ralentir son débit de parole. Mais Danah poursuit au même rythme. Les tweet se font alors agressifs. Le public relaye, croyant à une réaction de mépris de la part de l’oratrice. Le cercle vicieux s’engage. Danah accélère encore le débit, pressée d’en finir, braquant le public sur la forme, qui ne prête dès lors plus aucune attention au contenu des propos.
De cette expérience, Danah Boyd, bouleversée, tira une amère conclusion : elle qui vomissait à chacun de ses speechs, avait bon an mal an, réussi à dominer son trac et était parvenu à refreiner son angoisse de la scène. Cette dernière expérience désastreuse ruine des efforts et un entraînement de plusieurs années. Le fil du tweet qui n’a pas pour vocation d’interférer entre une audience et un speaker change visiblement la donne lorsqu’il est projeté sur écran géant et qu’il peut être lu par l’assistance. Or, pas question pour l’orateur d’intégrer, en direct, un flux continu de message de 140 signes ! Dans cette optique, le piège de l’interactivité est total : le public apprécie d’être complice du flux de tweet mais ne comprend pas que l’orateur n’a aucune emprise sur lui. Et ne peut réagir. Or, il est fort probable que la demande soit telle que les organisateur de grande conférence généralisent l’idée d’une retransmission en direct des tweets. Le cirque des tweets ne fait que commencer…

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