Le Figaro a publié la semaine dernière une étude dont l’objectif était de mesurer le rôle et l’impact de la « communication non verbale » des politiques dans la perception que s’en forme le public, les opinions qu’il s’en forgent et, in fine, le processus de décision de ces récepteurs jusque dans l’isoloir[1].

Quel enseignement tirer de cette démarche et dans quelle mesure est-elle féconde pour penser de nouveaux protocoles d’observation de la communication non verbale ?

Alors que le discours politique est considéré comme extrêmement construit et travaillé, le discours corporel, lui, est en général « interprété comme un acte sincère, moins soumis à la manipulation »[2] explique Fabienne Martin-Juchat, Maître de Conférence en Sciences de l’Information et de la Communication. S’intéresser au body language des hommes politiques et à son incidence dans le processus de décision du vote des électeurs-récepteurs est donc une entreprise des plus pertinentes. Cependant, Laurent Philibert, directeur de la Pédagogie chez Personnalité, pour qui il s’agit bien « du rêve de tout professionnel de la discipline » met en lumière la présence de biais qui rendent presque impossible l’objectivation mais qui permettent toutefois de réfléchir à de nouvelles méthodes d’observation du non verbal.

En nous appuyant sur l’article présentant les résultats de l’étude, celle-ci a été menée de la façon suivante : trois extraits du débat de l’entre-deux tour des Primaires de la gauche ont été présentés à deux « échantillons de sujets identiques […] avec –  pour seule différence – que l’un d’entre eux seulement [avait] l’image et le son, tandis que l’autre [devait] se contenter du son ». Il s’agissait donc de mettre en évidence la façon dont les intervenants étaient « jugés » et si des « différences » étaient notables.

Des biais cognitifs puissants qui empêchent l’objectivation…

          De puissants biais cognitifs se trouvent au cœur de la démarche déployée. Laurent Philibert souligne ainsi de sérieuses difficultés inhérentes aux processus de cognition des interrogés.

Pour cet expert du langage corporel, il est très « difficile de tenter d’objectiver le produit de comportements de personnes connus au sujet desquels les récepteurs ont déjà des avis insufflés par des courants dominants » – à l’instar du « dégagisme ambiant » dont Manuel Valls fait les frais. Pour le récepteur, « faire la part » entre l’opinion qu’il a du personnage et les sensations qu’il peut avoir devant son intervention relève de l’impossible ». En somme, l’objectivation est illusoire car « les interrogés sont juges et partis et ont assurément une opinion préalable ».

Ils peuvent par exemple être victimes d’un biais de confirmation qui les engagerait à repérer, dans le non verbal véhiculé, des éléments venant confirmer leur thèse et opinion. « L’œil est naturellement porté à aller chercher avec rigueur les éléments venant étayer le propos », autrement dit, le regard se porte de lui-même sur les points en concordance avec le jugement exprimé et l’analyse du comportement se trouve bien assujettie à l’opinion personnelle

Laurent Philibert insiste également sur un autre biais. Selon l’article, un des extraits présentés est la conclusion du débat. Or celle-ci « est la partie la moins naturelle, la moins authentique, c’est la seule partie apprise par cœur. Elle est répétée de nombreuses fois, gestes à l’appui ». Il paraît donc illogique de présenter cet extrait pour répondre à cette question, car c’est là que la construction est la plus solide et la moins spontanée.

… et qui se retrouvent dans les réponses données

          Il s’agit donc de personnalités tellement fortes, connues et incarnant des idéologies traversées d’affectivité, que cette démarche « biaisée » donne lieu à des conclusions faussées.

Laurent Philibert signale que les expressions corporelles commentées par les interrogés tendent à réduire la communication non verbale aux gestes alors qu’« il y a les postures, les façons de se tenir, les mimiques, etc » qui ne sont pas relevées ici. A cela s’ajoute que ces réponses ne sont pas tellement commentées. Tout bien considéré, la démarche tend à en faire des vérités alors qu’elles ne sont que des représentations figées fortement circulantes et que « n’importe quel partisan de n’importe quelle personne politique pourrait dire la même chose ». Les résultats sont alors surprenants car si les interrogés du panel font preuve de compétences issues du sens commun en matière d’analyse des procédés communicationnels, ils n’en sont pas pour autant des professionnels du champ. Aussi, Laurent Philibert note de mauvaises interprétations.

Il s’étonne par exemple que l’on puisse caractériser le sourcil de Manuel Valls « d’agité » : « ce n’est pas une façon de décrire, s’étonne-t-il. Les sourcils qui bougent, c’est évidemment recherché par ce type d’acteurs car ce mouvement est expressif et manifeste de la conviction. Il amenuise la distance entre ce que l’on peut dire et ce que l’on peut penser ». De même, qualifier, comme le fait l’article, les gestes de Benoît Hamon de « sophistiqués » et lire derrière cette gestuelle une forme d’empathie, c’est faire une sérieuse erreur d’interprétation. L’honnêteté et l’empathie n’ont pas leur place ici, c’est « plutôt le signe d’une parole tournée vers soi et la posture du menton en extension celui d’une démonstration de force. C’est une réaction archaïque qui consiste à se faire plus gros ou plus grand qu’on est. Quoiqu’il en soit, la volonté exprimée relève davantage de la domination que de l’honnêteté ». C’est ici tous les biais, de partialité, de conformité et de confirmation qui sont sensibles et visibles.

Laurent Philibert déplore également le fait que ce type de démarche pourrait nuire au domaine de la communication non verbale : le geste est présenté ici comme ayant uniquement un impact en négatif. Plus encore, cette démarche véhicule des idées fausses. Par exemple, celle très présente d’une « posture » idéale pour la fonction présidentielle, alors que, nous dit-il : « comment, quand on voit la diversité présidents de la Ve République ou à travers le monde, peut-on penser qu’il existe une posture unique et idéale ? ».

Cependant, si les résultats de l’étude peuvent être contestés, cela ne signifie pas pour autant l’invalidité de la démarche elle-même : elle permet en effet de lancer une réflexion sur les protocoles à inventer pour questionner la place du non verbal en politique.

Des étapes à rajouter pour gagner en objectivité

          Le bénéfice de cette étude paraît bien être la réflexion qu’elle permet d’amorcer dans le champ de l’étude de la communication non verbale : elle donne l’occasion d’avancer quelques pistes méthodologiques explorables qui permettraient de répondre de façon plus précise à la question posée.

Premièrement, afin de prétendre pouvoir objectiver, il s’agit de s’adresser « au cerveau émotionnel et sensoriel, archaïque » comme le rappelle notre expert. Pour ce faire, et donc se défaire des opinions déjà-là ayant un fort effet sur l’interprétation, il préconise de remplacer les extraits du débat et les candidats par des acteurs rejouant leurs mouvements sans leur parole – qui trahirait leur présence et identité. En faisant ainsi incarner par les acteurs la communication corporelle des candidats, les interrogés ne sauraient en effet pas à quelles opinions ces gestes, mimiques, postures, regards se rattacheraient. Ce jeu rejoué serait une première étape pour tendre vers l’objectivation.

Deuxièmement, il propose de sortir du registre idéologique et politique afin d’analyser le plus justement les effets du non verbal. Il suggère à ce sujet de répéter l’exercice des acteurs rejouant le jeu des politiques avec un public sans lui expliquer de quoi il s’agit et de les interroger sur ses ressentis. Il conseille également de le montrer à des enfants et d’observer leurs réactions.

Troisièmement, concernant l’aspect théorique de la question – qui dépasse donc le cadre des Primaires et de la Présidentielle –, il préconise le recours à des débats internationaux : « deux candidats québécois auraient été plus probants ». Il y a une forme d’universalité de ces gestes et recourir à des débats étrangers pour soumettre leurs gestes à l’observation serait très productif[3].

Pour conclure, si cette démarche d’interroger le rôle joué par la communication non verbale dans le débat politique et le processus d’élaboration de l’opinion est passionnante, la façon dont elle a été mise en œuvre a pour conséquence que, pour citer Laurent Philibert, ce « protocole paraît davantage ici servir quelque chose de pré-écrit », ce qui n’était sans doute certainement pas la volonté sous-jacente. Une telle étude permet ainsi de souligner d’une part la nécessité de mettre en place des protocoles innovants et précis pour répondre à de telles questions, mais permet surtout de les élaborer.

Pour consulter l’analyse de Laurent Philibert sur les gestes des candidats de la Primaire, cliquez ici.

 


[1] Jean-Daniel LEVY, Yves-Paul Robert, « La ‘communication non verbale’ des politiques influence-t-elle vraiment les électeurs ? » Article publié le 07/02/2017 (http://www.lefigaro.fr/vox/politique/2017/02/07/31001-20170207ARTFIG00304-la-communication-non-verbale-des-politiques-influence-t-elle-vraiment-les-electeurs.php)

[2] Fabienne MARTIN-JUCHAT, « Penser le corps affectif comme média », Colloque Le soin corporel, B. Andrieu (dir.), Université de Nancy 1, 2006.

[3] On pourrait objecter que certains gestes sont pourtant emblématiques et très liés à des cultures à part entière, cependant, ceux-ci restent à la marge, précise Laurent Philibert.